Editorial
Par Pierre Gagnaire
Bien malin celui qui peut dire connaître le Japon car on ne connaît
jamais ce pays, ses moeurs, ses codes, sa sensibilité. A fortiori lorsqu'on
ne parle pas la langue
Mes premières visites au Japon datent de 1984.
Ce qui marque immédiatement c'est la dualité absolue entre une extrême
modernité et un attachement tout aussi fort au passé ; dualité
également entre la curiosité dont peuvent faire preuve les Japonais
et une certaine tendance à la rigidité. Dualité enfin entre
la beauté de certains paysages et le chaos urbain qui caractérise
les grandes villes
Bref, c'est un pays très complexe qu'il faut appréhender avec beaucoup
de modestie. L'humilité et la capacité à accepter toutes
ses spécificités sont les conditions sine qua non pour s'acclimater
sur cette terre faite avant tout de différences. D'un point de vue personnel,
je me suis senti tout de suite à l'aise sur l'archipel. Idem avec sa cuisine
empreinte d'une véritable dimension philosophique, l'esprit kaiseki de
mon travail correspondant assez bien à la gastronomie nippone.
Au-delà, les challenges à relever pour les chefs français
s'installant au Japon sont nombreux
Comment cuisiner intelligemment, c'est-à-dire
honnêtement ? Comment transcrire une émotion avec des produits tellement
différents ? L'une des clés essentielles est de respecter le pays
qui vous accueille ; ce qui passe justement par le fait de jouer la carte des
produits locaux et par la capacité à imaginer régulièrement
quelques signes qui vont rendre hommage à la culture nippone. Au final,
il s'agit de faire passer notre culture et nos valeurs culinaires - c'est ce qu'attend
le client japonais - sans cocorico aucun, mais au contraire avec beaucoup de simplicité
Et enfin parvenir à traduire notre histoire de cuisine ouverte sur le monde,
mais bien française, par sa pratique et ses techniques.