Alain Passard
Eloge du jardin
Par Laurent Feneau
Avec une surprenante évidence dans la lecture des
produits et une maîtrise absolue de la flamme dans ses différents
principes de cuisson, Alain Passard, chef de son temps, propose une cuisine
toute aussi épurée que complexe.
Depuis 30 ans, Alain Passard se fait l'interprète des produits et de
leurs saveurs. Tel un impressionniste, il en restitue l'authenticité
par petites touches. Préservant leurs couleurs, leurs essences et leurs
parfums de peaux, il en sublime ainsi la pureté. Cette délicatesse
d'interprétation est avant tout liée à la précision
de son geste en cuisine. Fils d'un musicien et d'une couturière, le jeune
Alain Passard découvre en effet très tôt l'importance du
geste et de la main, " une partie de moi-même dont je suis véritablement
tombé amoureux ", confie-t-il. Mais son père ne le poussant
pas à devenir musicien, Alain s'initie, avec sa grand-mère, Louise
Passard, au plaisir de la cuisine. Ayant pris conscience de la passion qui habite
son petit-fils, Celle-ci lui fait découvrir ce qu'est le plaisir de régaler,
l'excitation du marché, la fièvre des préparatifs, tout
ce qui fait d'un repas une cérémonie et surtout une fête.
L'apprenti cuisinier fait ensuite ses armes chez Michel Kéréver,
un des rares " étoilés " bretons en son temps, auprès
duquel il apprend l'amour du beau produit, puis chez Gaston Boyer à Rheims
où ce dernier lui enseigne l'art de l'assaisonnement et de la cuisson.
Enfin, c'est la rencontre avec Alain Senderens, " un homme d'une grande
rigueur, avec une demande perpétuelle de nouveauté et avec lequel
j'ai découvert la créativité ", précise Alain
Passard. Après un passage au Carlton à Bruxelles et au "Duc
d'Enghien", il devient à 26 ans, le plus jeune chef deux étoiles
du Michelin. Il revient alors à ses premiers amours, "l'Archestrate"
d'Alain Sendrerens, et crée "l'Arpège" où il
cultive son jardin depuis 20 ans
Feu sacré
20 ans durant lesquels le chef n'a de cesse d'explorer de nouveaux territoires.
" Je suis toujours en éveil et ma cuisine a besoin d'ouvrir de nouvelles
portes et d'en fermer d'autres, c'est une cuisine simple inscrite dans une dynamique
de gommage des gestes inutiles ; mon objectif est de garder un geste unique
et essentiel pour chaque plat ", explique-t-il. C'est en 2000 qu'Alain
Passard commençe à épurer sa carte pour se consacrer au
rapprochement mer & terre. " Retrouver dans un produit de la terre
son miroir marin, c'est retrouver le caractère originel d'un produit
dans un accord presque musical " confie ce dernier. Dans ce registre, il
joue particulièrement avec les fumets, les herbes et les épices,
afin de libérer cette expression terre & mer.
Cette nouvelle voir lui en ouvre très vite une autre, celle de la "
cuisine légumière ". " Rien n'était programmé
au niveau de cette évolution finalement très naturelle ; il y
avait seulement une lassitude de ma part, avec un sentiment de ne plus trouver
de créativité dans la cuisine des viandes ", avoue le chef
de l'Arpège. Alain Passard suit alors ses inspirations et découvre
dans les légumes une palette de saveurs extraordinaires. Cherchant à
en faire un produit noble, à mettre en valeur leur finesse gustative,
il invente des mariages inédits avec des herbes, des épices, des
laitages, des coquillages ou encore des fleurs
Si depuis, la toque verte
a tiré volontairement un trait sur quelques 12 grands classiques de sa
carte, elle ne s'interdit pas pour autant de revenir parfois à la cuisine
des viandes. " Il n'y a pas de challenge dans ma démarche, il y
a ainsi des choses que je tiens à conserver comme certaines volailles
par exemple. Cela correspond à un plaisir que je m'accorde ; un plaisir
fortement lié à l'origine du produit. Comme ces poulardes que
nous avons sur notre carte et qui ont passé six mois en basse cour en
ayant été élevé au grain
", nuance le
chef.
Jardin d'Eden
Étonnamment c'est " l'art du feu ", comme il le nomme lui-même,
qui a amené Alain Passard à travailler les légumes. Sa
fascination pour cet élément remonte à son enfance. "
Ma grand-mère était un grand rôtisseur et le feu était
une véritable passion pour elle. La flamme faisait chanter sa cuisine
et elle travaillait beaucoup à l'oreille ", se souvient-il. Aujourd'hui,
le patron de l'Arpège semble retrouver dans la flamme le plaisir de l'alchimiste.
" Faire voyager la sauteuse sur la flamme pour ne pas brusquer les tissus
végétaux, travailler le feu pour éviter l'évaporation
des essences et surtout ne pas atténuer les couleurs des légumes,
est quelque chose de véritablement fascinant ", s'émerveille
le chef. Le soin et l'amour qu'il porte aux légumes l'ont d'ailleurs
conduits à créer ses propres potagers qui sont aujourd'hui au
nombre de trois. " Rien ne remplace le bonheur de créer et de voir
grandir ses produits ", ajoute-t-il. Ses jardins nourriciers, souvent sources
d'inspiration pour cet amoureux de la nature, sont devenus aussi importants
que ses cuisines. " Je considère le jardin comme un océan
et je l'imagine souvent comme une étendue d'eau où fleurissent
des couleurs, des parfums et des saveurs ", confie le chef poète.
Lorsqu'il n'est pas au jardin ou en cuisine, Alain Passard dessine et écrit.
" J'ai toujours un livre de saveurs et de parfums en tête. Ces moments
où je peux le feuilleter sont très beaux ", confie-t-il.
Le chef a d'ailleurs un livre en projet. " L'idée serait non pas
de demander aux cuisiniers de parler de cuisine, mais de demander à la
cuisine de parler des cuisiniers ", explique-t-il. Vaste et beau programme
Portrait chinois
" Si vous étiez
"
- Une qualité : la gourmandise
- Un défaut : " j'en ai déjà trop
"
- Un animal : le cheval
- Un pays : la France
- Une musique : un morceau de Coltrane
- Un film : un film d'amour
- Un livre : Le Benezit, le dictionnaire des peintres et des sculpteurs
- Un femme célèbre : Edith Piaf
- Un plat : un caviar d'aubergine
- Un vin : un vin d'Anjou
- Une fleur : la pivoine
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