Patrick Jeffroy
De Bretagne et d’ailleurs…
Par Laurent Feneau
Au service du goût, le capitaine étoilé de l'Hôtel de Carantec écume la baie de Morlaix pour en ramener les plus savoureux produits. Une cuisine entre terre et mer, servie dans le plus beau des écrins
Sur les hauts de Carantec, Patrick Jeffroy campe chez lui avec superbe. La
grande verrière du restaurant surplombe le grandiose paysage marin de
la baie de Morlaix. Au loin, des îlots affleurent ça et là,
pareils à des rochers dispersés dans un jardin zen. Côté
salle, bois sombre, lignes droites et simples participent d'une architecture
épurée. Pas de doute, il y a ici quelque chose de japonais
Ne serait-ce que dans ce parti pris de laisser la part belle au décor
naturel.
Patrick Jeffroy est effectivement on ne peut plus respectueux de son pays et
de son terroir. Idem en cuisine où il défend et utilise tant qu'il
peut les produits de la baie de Morlaix et des environs comme la langouste des
viviers de Primel, l'oignon de Roscoff ou encore l'artichaut du Léon.
Un des best off du cuisinier finistérien : l'huître perle noire
affinée dans un parc de 200 ha, tout à côté du restaurant.
Servie dans un bouillon de feuille de Lime et de yuzu, l'ostréidé
est délicatement posée sur un nid de trompettes de la mort ! Contre
toute attente, le champignon vient booster l'iode de l'huître à
la manière d'une algue nori. C'est là tout le paradoxe de la cuisine
de Patrick Jeffroy : une manière déconcertante - notamment par
des alliances terre/mer inattendues - de s'amarrer côté mer dès
la première assiette
Bourlinguer
On pose alors son regard sur la Manche pour ne plus le détacher avant
le dessert, comme scotché par un mirage de simplicité. C'est de
là, à quelques centaines de mètres du rivage que le cuisinier
breton tire son magnifique bar de ligne. " Il y en a plein dans la baie,
il suffit de regarder où plonge les sternes
C'est là que
nagent les bancs ", explique-t-il. Au-delà, il achète sur
le marché de Morlaix tout ce qu'il ne trouve pas dans le coin. "
J'y vais depuis que je suis tout petit. Enfant j'allais piquer des carottes
sur les étalages pour les donner à manger aux ânes des maraîchers
".
Tout attaché qu'il est à son pays natal, Patrick Jeffroy ne rate
pourtant jamais une occasion d'aller se frotter à d'autres rivages. "
C'est très important de voir comment les choses se passent ailleurs,
d'autant que c'est en regardant les autres faire que j'ai appris mon métier
". Et de raconter, " j'ai pas mal bourlingué, notamment en
Afrique, en Asie et aux Etats-Unis dans les années 80. Auparavant, j'ai
fait mes classes en Bretagne, dans des bistrots où à l'époque
on pratiquait une cuisine sans recherche puis, je suis rentré à
l'Archestrate d'Alain Senderens à Paris ".
Yuzu & beurre salé
Aujourd'hui, s'il y a ici du yuzu et là de la bonite, c'est que le globe
trotter, se passionne depuis longtemps pour le Japon. Régulièrement,
il rejoint ainsi Dominique Corby à Tokyo ou à Osaka. Tout simplement
pour y " faire la cuisine ", comme il dit. " Le kaiseki avec
son raffinement dépouillé m'inspire énormément ".
Résultat, ici, le bouillon de boeuf aux têtes de crevettes frites
est parfumé à la bonite, au rhizome de gingembre et au vinaigre
de kombu, une algue alimentaire. Mais attention ! Pas de fusion approximative
ni de tentatives pour instituer un "kaiseki armoricain"
Patrick
refuse que l'on mette sa cuisine dans une case comme il refuse les étiquettes,
les genres et les tendances.
L'homme n'aime rien tant que le bon, le simple, l'authentique et n'a jamais
voulu choisir. Entre la bouillie d'avoine poêlée au beurre salé
de sa grand-mère bretonne et le yuzu, le chef doublement étoilé
n'a pas tranché. Au goût amer que risquaient de lui laisser de
stériles guerres culinaires, il a préféré le piquant
des unions insolites. Cela donne les crevettes de la baie juste sautées
au vinaigre Tosazu, le Saint-Pierre sauce vierge à la coriandre ou encore
le pressé de tourteau sur son lit d'artichaut et de wakamé
Jamais à un mariage près, Patrick Jeffroy n'hésite pas à prendre des risques - langoustines et tête de porc ou andouille et Saint-jacques - en faveur d'associations totalement décomplexées. A chaque fois, le geste est sûr et la manière juste. Et de conclure, " mélanger les produits ne veut pas dire les dénaturer, chaque aliment doit conserver son aspect et sa saveur ". Mission accomplie, le chef marin tient ferme la barre de son savoureux navire. La route est droite, le ciel étoilé et le pavillon battu, celui d'une Bretagne nouvelle vague.
HOTEL DE CARANTEC
20 rue du Kelenn
29660 Carantec
www.hoteldecarantec.com