Sang-Hoon Degeimbre
Une bouffée d’air… sans azote
Par Laurent Feneau
Mais que vient faire un chef d'origine coréenne dans une micro bourgade de Belgique ? Tout simplement secouer la nappe d'une cuisine mondiale peut être trop ordonnée et jeter de nouvelles passerelles entre une tendance moléculaire qui n'en est plus une et un futur déjà très "nature"
L'Air du temps n'est pas ce fameux parfum féminin de la fin des années
80 dont les hommes étaient censés parler mieux que les femmes,
mais seulement un restaurant. Une petite auberge au milieu des champs de Wallonie
où un chef nommé Sang-Hoon Degeimbre bouscule les belles certitudes
régionales et rapatrie tous les terroirs du monde pour repousser sans
cesse les frontières du goût.
San - comme tout le monde l'appelle ici - expérimente, s'inspire des
techniques les plus récentes, cherche - en solo ou à plusieurs
- mais trouve toujours. Chaque plat est le produit d'un dialogue entre ses différents
ingrédients, que le palais découvre à travers un jeu de
structures, de textures, de températures. Mais contre toute attente,
ici (à Noville-sur-Mehaigne), tout commence et se termine par le produit.
Et toujours dans la plus grande humilité. Car s'il s'attache, depuis
dix ans à comprendre l'essence même de la cuisine, à savoir
la transformation physico-chimique des aliments, le chef de L'Air du Temps n'a
jamais fait d'études de cuisine
Vin sur vin et zéro de conduite
C'est à l'âge de 14 ans, pour ses neuf frères et surs
que Sang-Hoon Degeimbre commence à cuisiner, " par goût "
comme il aime à le rappeler. Un bon début
Très vite
compromis par son renvoi de l'école hôtelière au bout de
trois mois. " Trop indiscipliné, paraît-il ", sourit
l'intéressé. Le jeune San s'accroche et revient à la restauration
par la case apprentissage, mais toujours côté salle ou côté
cave
Maître d'hôtel et sommelier reconnu, il travaille successivement
à La Truffe Noire à Bruxelles, au Petit Versailles à Gosselies,
à La Salicorne à La Hulpe ou encore à L'Eau Vive à
Arbre, mais sans jamais toucher un fourneau. Résultat, en 1997, lorsque
San ouvre L'Air du Temps, il rentre en cuisine pour la première fois
! " Le plus gros challenge et le plus gros coup de bluff de ma vie ",
confie l'intéressé.
De l'originalité de son parcours, San-Hoon Degeimbre tire l'essentiel
des spécificités de sa cuisine. Loin de babiller l'habituel bréviaire
de la cuisine créative, il avance en effet de manière très
personnelle. Cultivant son talent inné pour la chose nophile, il
se plaît à restituer dans une seule assiette tous les arômes
et toute la structure d'un vin.
" Le vin a donné naissance à deux tiers de ma carte ",
explique San. L'une de ses recettes, Le Saint-Pierre aux senteurs de Bourgogne
permet par exemple d'appréhender toutes les subtilités du Pinot
Noir
sans boire une goutte de vin. Fort de ses expériences en salle,
il est par ailleurs à l'écoute permanente de ses convives, devinant
et anticipant les attentes de chacun.
Molécules élémentaires
Le chef belge sait également s'entourer des meilleurs fournisseurs. Maraîchers,
éleveurs ou pisciculteurs de la région, dans chacun de ses plats,
Sang-Hoon Degeimbre traduit avec talent la "personnalité" de
leurs produits. " Si l'on se limite volontairement à un terroir,
il y a possibilité de rencontrer éleveurs, agriculteurs et d'apprendre
à connaître leurs produits pour en tirer le meilleur ". Bref,
une cuisine qui se met au diapason de la terre pour un travail de concert, presque
à quatre mains où chacun est à l'écoute de l'autre.
Enfin, San collabore avec Hervé This, physico-chimiste à l'Inra
(Institut national de la recherche agronomique) et inventeur de la gastronomie
moléculaire tout en menant conjointement des travaux sur l'olfaction
à l'Institut Meurice de Bruxelles. Mais l'intuition reste toujours maîtresse
dans son travail. La preuve par l'exemple avec le "kiwitre"
" Un jour, j'ai humé la tranche fraîche d'un kiwi. J'ai senti
un parfum de poisson, une évocation de la mer. J'ai soumis l'idée
à Bernard Lahousse, un scientifique spécialiste du "food
pairing", une discipline qui associe les aliments en fonction de leur structure
moléculaire. Il a découvert que le kiwi a 14 molécules
aromatiques en commun avec l'huître. L'association huître-kiwi est
devenu l'un des plats phares de ma carte ".
et robot à ultra-sons !
Au final, mixant avec talent assiette et vins, textures et molécules
parfois improbables, le chef de L'Air du Temps parvient à restituer des
saveurs judicieusement mises en scènes par des symétries sensibles
et raffinées. Sa totale maîtrise des cuissons participe de la réussite
de l'ensemble. " La cuisson est pour moi à rapprocher de la texture
des aliments et de leur longueur en bouche, elle ne doit servir qu'à
restituer l'essentiel du produit, c'est-à-dire le goût ".
Du sous-vide à la basse température, San a d'ailleurs tout essayé
avant de découvrir le Saint Graal de la cuisson : le thermostat à
immersion ! Une technologie associant le sous-vide à une circulation
d'eau à température constante qui lui permet de cuire chaque aliment
dans les règles de l'art et notamment son fameux uf à 63°C
en beurre de truffe
Bref, les idées fusent en cuisine où le chef tend toujours une
oreille attentive à ceux qu'il nomme ses " collaborateurs ".
" On parle beaucoup autour des fourneaux où s'installe chaque jour
une nouvelle dynamique en termes de créativité ".
Dernière trouvaille : les ultra-sons ! Pour révéler toutes
les capacités d'un produit, l'équipe utilise en cuisine une machine
à mixer où les lames sont remplacées par un bras à
ultra-sons. " Cela permet d'extraire des molécules aromatiques sans
ajouts chimiques. Cette technologie est en outre très utile pour travailler
les produits les plus fragiles ". On l'aura compris, si San-Hoon Degeimbre
s'amuse comme un petit fou, chacun de ses gestes ont un sens et une utilité
bien précise. Pour lui, la "cuisine moléculaire" n'a
pas d'existence en elle-même. " Seule la gastronomie moléculaire
se justifie en tant que science. Une discipline qui ouvre des voies à
condition que les chefs qui s'y réfèrent demeurent au service
du produit ".
Et de conclure, " l'avenir n'est d'ailleurs pas à la technique.
Si la technologie domine le produit ces dernières années, nous
retournons de plus en plus vers une cuisine "nature" portée
par le produit. Un mouvement initié par Michel et Sébastien Bras
et emmené aujourd'hui par Andoni Luis Aduriz et René Redzepi ".
Bref, chaque molécule a sa place
L'AIR DU TEMPS
Chaussée de Louvain 181
5310 Noville-sur-mehaigne
Belgique
www.airdutemps.be