Elena et Juan-Mari Arzak
Un basque peut en cacher une autre !
Par Laurent Feneau
Forts d'un héritage culinaire parfaitement assumé, Elena & Juan-Mari Arzak conjuguent le verbe cuisiner à tous les temps. Le parti pris technique ne sert ici paradoxalement qu'à ancrer davantage la modernité dans la tradition. Résultat, une cuisine jetant de nombreuses passerelles entre passé et présent, mais également entre les continents.
Dans la famille Arzak, si vous voulez la fille, il vous faudra piocher et forcément
tomber sur le père. Et vice-versa
" Ma fille et moi formons
un tandem en cuisine, vous comprenez ? "
cherche à s'assurer d'emblée Juan-Mari.
" Nous travaillons comme le faisaient mon père et ma grand-mère,
je présente un plat et nous en discutons ", ajoute Elena dont la
voix trahit la même douceur. Et le pater familias de trouver la parfaite
métaphore, " c'est comme les générations musicales,
je suis un vieux rocker et elle une heavy métal "
Inutile
donc de chercher le leader du groupe tant la partition est ici jouée
à quatre mains et mixe habilement vieux tubes basques, créations
techno-émotionnelles et uvres contemporaines issues des recherches
les plus savantes et expériences les plus folles. Groupe, plateau de
D'Js ou fanfare ? Non, la maison Arzak - forte d'une brigade de trente cuisiniers
- s'apparenterait plutôt à un joyeux et improbable Big-band. Ici
les têtes pensantes sont multiples. Au duo fondateur de la formation,
il faut ainsi ajouter Xabi Gutierrez et Igor Zalakain. À la tête
du labo d'où sortent les créations culinaires imaginées
par Elena et son père, ces deux jeunes chefs sont passés maîtres
dans l'art de la gélification et de la sphérisation. Résultat,
" une cuisine d'auteur et d'avant-garde ", mais dont les envolées
techniques n'empêchent pas un enracinement bien terrestre.
Mélodie en sous-sol
La preuve avec ce homard servi avec une poudre de tapioca - obtenue par lyophilisation
- dont la texture change immédiatement au contact de l'huile d'olive
versée dans l'assiette. Techno-cuisine ? Non, plutôt une cuisine
contemporaine usant de la technique pour le meilleur et dont le " filtre
de la connaissance et le savoir d'une culture - basque svp ! - permettraient
d'inscrire instantanément l'évolution en ligne d'une cuisine plus
traditionnelle ", expliquent d'une même voix Juan-Mari et Elena.
Oui, la partition est technique, mais l'orchestration est saisonnière
et géographiquement circonscrite. " Tous nos fournisseurs sont à
moins d'une heure de route de Saint-Sébastien ; c'est une manière
pour nous de garantir la fraîcheur des produits que nous utilisons ",
explique Igor. Et ce dernier de faire descendre tout le monde à la cave.
Non pas pour la prochaine "répèt." du groupe, pas plus
que pour goûter l'un des 200 000 flacons entreposés ici-bas, mais
juste pour nous faire contempler l'image même de cet enracinement, symbole
ô combien fort d'une poutre taillée d'une seule pièce dans
le même arbre et supportant tout le poids du restaurant familial depuis
1897.
Harmonie sacrée
Mais ici, tout comme la technique, la constante référence au patrimoine
culinaire basque est un moyen et non une fin.
Le " goût basque " est bien un objectif à atteindre pour
les Arzak, il y a une et mille et une façon d'y parvenir. Ou plutôt
très précisément 1400 ! 1400, c'est le nombre d'épices,
de condiments et d'aromates lentement et patiemment compilés par la famille
au cours de ses voyages, déplacements et autres aventures culinaires
plus ou moins lointaines. Autant de notes, silences et respirations pour jouer
la partition absolue, l'harmonie sacrée orchestrée par Elena et
Juan-Mari, celle du " goût basque ". À cette fin, "
la véritable banque d'idées que constitue cette épicerie
permet de travailler de façon très précise ", note
Elena. Précise ? Cette lotte brossée d'un mélange d'épices
des Îles Canaries, de gingembre, de persil et de piment l'est on ne peut
plus. Au final, l'un des traits distinctifs du grand orchestre Arzak est cette
fine toile de saveurs "mondiales" - lotus, sésame, lime, safran,
cacao, tamarin, etc. - tissée autour d'un noyau central de produits locaux
parfois très simple comme le calmar d'été ou le buf
pyrénéen.
Techno basque
Certes, il y a la fleur d'uf parfumée à la truffe, plat
emblématique de la technicité de Juan-Mari, et les émeraudes
de chocolat, précieuses bouchées de cacao à l'enrobage
déroutant persil/épinard, mais il y a beaucoup plus simple et
tout aussi bouleversant
Le souvenir, par exemple, d'un canard sauvage,
pure émotion végétale - véritable parti pris - tant
le plat repose sur la seule puissance aromatique de la fleur de thym. Et ce
Rioja, à la note subtile de cerise, de boucler la boucle et de souligner
la saveur toute sanguine de ce canard sacrifié sur l'autel d'un feu à
peine avivé
N'est-ce pas là tout le secret de cette mélodie arzakienne qui
se joue depuis 111 ans dans cette petite auberge dont la situation sur la R-N
1 participe de cette fausse mais douce simplicité ? L'aboutissement d'une
cuisine intègre, fruit d'une démarche toujours assumée
et jamais consensuelle. Une harmonie qui chante plus l'inventivité que
la technicité, une symphonie qui, à l'heure de la fusion culinaire,
jouerait plus volontiers la carte de la fission gastronomique
RESTAURANTE ARZAK
Relais & Châteaux
Alcalde José Elósegui, 273
(Alto de Miracruz 21)
E-20015 San Sebastián (Guipúzcoa)
Espagne
www.relaischateaux.com/arzak