Jean-Luc Rabanel
Alchimie végétale
Par Laurent Feneau
Si arracher un sourire à Jean-Luc Rabanel relève de la performance, la douceur du regard trahit aussitôt une nature généreuse et un besoin irrépressible de partager et de donner. Sa cuisine est à son image : vivante, naturelle et finalement joyeuse.
Jean-Luc Rabanel incarne quelque part l'image d'une évolution maîtrisée
et donc parfaite d'une certaine cuisine contemporaine. A Arles, où il
a ouvert il y a deux ans son " Atelier ", il associe les saveurs sans
jamais craindre le paradoxe tout en mettant l'accent sur les textures. Avec
un seul mot d'ordre - le produit, rien que le produit - il parvient surtout
à faire rimer bio et inventivité. Pas pour nous chanter le sempiternel
refrain " nutrition, santé, bien-être ", ni l'Arlésienne.
Non. D'ailleurs, le patron de l'Atelier n'est pas d'ici.
Jean-Luc Rabanel est né à la campagne, dans le Lot-et-Garonne.
Son enfance ? De lointaines fragrances proustiennes se déclinant en petites
madeleines olfactives. Le pain qui grille dans la cheminée, le lait juste
frais mis à chauffer et les notes fines et variées des légumes
frais et croquants du jardin. Premières émotions culinaires puis
premières armes à l'école hôtelière de Bergerac
où rigueur, règles, et hiérarchie le font douter de son
choix. Impression confirmée par les quelques établissements du
Sud-Ouest où il fait ses premiers pas et se lasse vite
Il quitte
la France pour l'Afrique. Objectif : rencontrer des gens et des différences.
Au passage, il distribue médicaments, eau et nourriture. Puis, c'est
le Sri Lanka, la découverte des épices et celle de la culture
du macis et de la muscade. Voyages, expériences professionnelles, tout
s'enchaîne. Enfin, il parvient à se poser en Gascogne, sa terre
natale. Là, il entame l'exploration de son terroir, de ses racines. Il
mène des recherches sur les bouillons, les herbes, les épices.
Sa cuisine devient très sophistiquée. Trop. Le homard, la truffe
et le foie gras, Jean-Luc en a fait le tour et s'ennuie ferme à nouveau
Lauriers bio
Bref, celui que ses proches appellent " l'électron libre "
décide de quitter son restaurant étoilé pour ouvrir une
table où il compte avant tout se faire plaisir. " J'ai toujours
été un peu trop herbe folle. J'ai besoin régulièrement
de tout remettre en cause, de réinventer chaque matin de nouveaux gestes,
d'imaginer de nouvelles techniques, mais tous ces efforts tendent vers un seul
but : faire naître chez nos convives une émotion ". Résultat
: une cuisine ultra-créative. Et reconnue comme telle. Nommé Créateur
de l'année dès l'ouverture de l'Atelier en 2006 par le journal
Omnivore, il regagne son étoile l'année suivante et est désigné
Cuisinier de l'année en 2008 par Gault & Millau.
Le légume et le bio sont aujourd'hui les deux traits essentiels de la
démarche de Jean-Luc. " J'ai jusque-là passé les trois
quarts de ma vie en cuisine. Il fallait que je fasse autre chose. Le végétal
m'a offert ce bol d'air et cette extraordinaire possibilité de travailler
avec des milliers de légumes, plantes et herbes. Avec les viandes et
même les poissons, on est finalement très vite limité, alors
que pour chaque végétal, on a de manière systématique
quarante espèces et sous-espèces. C'est par exemple le cas de
l'artichaut et du basilic, deux végétaux très présents
dans mes menus ". Ce parti pris fait que " L'Atelier " n'est
pas un restaurant comme les autres. Là où la plupart des établissements
alignent chef, cuisiniers et serveurs, le repaire de Rabanel fait cohabiter
chef, cuisiniers, serveurs et
jardiniers ! Une subtile différence
qui change tout.
" J'ai aidé, il y a quelques années, un ami jardinier à
monter sa société. Depuis nous travaillons ensemble et partageons
ce potager situé en plein milieu de la Camargue ". Dans cet Eden
bio, à quelques kilomètres d'Arles, sont élevés
des légumes capables de s'accorder au sol sans le secours des produits
phytosanitaires. " Pour mon équipe et moi-même, le bio n'est
pas une fin en soi. L'objectif est de retrouver le goût originel du produit
pour qu'il devienne original. On travaille donc avec les produits, les vrais.
C'est une recherche de simplicité, mais qui n'a rien à voir avec
la facilité ".
Tout bio et tout joli ? Pas que. Le Gascon fait partie de ces quelques chefs
qui parviennent à jouer sur deux tableaux en même temps, à
savoir une quête du parfait produit et un travail poussé (abouti
!) sur sa texture. Résultat, si le précieux produit semble parfois
s'envoler en shampoing, écume, mousse et même parfois disparaître
en quelques neiges éphémères, il n'en est pas moins objet
du plus grand respect. La mousse de cacahuète servie avec le saumon minute,
par exemple, reste de la cacahuète. L'arachide est parfaitement identifiable.
Idem pour le gingembre en gelée parfaitement reconnaissable lorsqu'il
accompagne le sorbet à la tomate. Pourtant le chef n'hésite pas
à jouer la transgression, à brouiller les pistes, connectant le
convive au monde des saveurs connues pour le déconnecter aussitôt
et le laisser quelques minutes en terra incognita. Amères ou sucrées,
douces ou acides, les notes se succèdent en autant d'éclats qui
interpellent, évoquent et scandent une mélopée 100 % "
Rabanellienne ". " Ce qui m'intéresse c'est d'amener le convive
à tester et comprendre la série de saveurs qui caractérise
un menu, lui donne sa complexité et donc son intérêt ".
Menu fretin
Cette partition se décline en sept touches de goûts pour treize
plats (premier menu) ou treize touches de goûts pour dix-huit plats (second
menu). Pas le temps de souffler ? C'est normal. " Il ne s'agit pas d'intellectualiser,
je cherche au contraire à amener en toute simplicité à
la plus pure des émotions. " Le convive, en victime consentante,
accepte alors de se laisser guider et retrouve cette très vieille idée
selon laquelle être nourri, c'est accorder sa confiance à l'autre,
autrement dit partager et échanger.
Mais si Jean-Luc s'active autant en cuisine et en salle, n'est-ce pas pour mieux
prendre son temps au jardin ? " J'aime tous les végétaux
et plus particulièrement le produit du matin, celui qui éclot
en premier, la fleur de courgette ou le haricot vert. Je les cueille et les
ajoute au menu. J'ajoute, je rajoute, ce n'est jamais fini
".
Et que fait Jean-Luc Rabanel lorsqu'il ne cuisine pas ? " Je mange et je
me régale ! J'adore grignoter, picorer, mâchonner. Avoir toujours
du goût en bouche, quelque chose à sentir et savourer ".
Dans l'échelle des gastronomes autrefois établie par Alexandre
Dumas et qui comportait les boulimiques, les goinfres, les gourmands et les
friands, le Gascon se serait à coup sûr reconnu dans la dernière
des catégories. Et de conclure en lançant, telle une provocation
en duel, " Chez nous, si tu n'es pas gourmand, tu es mort ! ". Alors,
tous pour lui !
| No sushi de bonite |
L'ATELIER
7 rue des Carmes
13200 Arles
www.rabanel.com