Rougui Dia
L’art du métissage !
Par Laurent Feneau
À la tête des cuisines du 144 Petrossian, Rougui Dia révolutionne au quotidien la carte du temple parisien du caviar. Un parcours et une volonté hors du commun pour une chef pas comme les autres.
Depuis deux a ns qu'elle dirige les cuisines de la célèbre maison Petrossian, Rougui Dia crée régulièrement l'événement. Son port de tête princier, sa distinction naturelle et sa nonchalance disciplinée lui confèrent pourtant davantage la stature d'une étoile de l'Opéra que celle d'une étoile des fourneaux. Attention toutefois aux apparences par trop souvent trompeuses ! Derrière de grands yeux noirs pouvant laisser poindre une certaine fragilité, la jeune chef cache une volonté et une force à déplacer les montagnes d'Arménie si chères à Armen Petrossian, le directeur du 144, le restaurant situé juste au dessus du magasin distribuant saumon, caviars et autres spécialités de l'Est. Force est toutefois de constater que sans cette ténacité, Rougui ne serait vraisemblablement jamais parvenu au bout de ce qu'il est bien convenu d'appeler un parcours du combattant
L'inventivité tambour battant
Rougui Dia est issue d'une famille sénégalaise de sept enfants,
cinq filles et deux garçons. Après les devoirs, cuisine et ménage
sont répartis chaque soir entre les filles. Tant et si bien qu'elle commence
à cuisiner à l'âge de 13 ans. C'est Aïssata, sa mère,
qui l'initie aux saveurs et parfums de la gastronomie africaine. " Ma mère
avait pour habitude de tremper du pain dans les plats qu'elle préparait
pour me faire goûter ; elle me questionnait sur mes impressions : est-ce
assez salé, suffisamment sucré ? ". Rougui observe et apprend
vite, très vite. Après un CAP de cuisine, elle passe un BEP à
l'école hôtelière de Villepinte et décide de travailler.
Mais ses formateurs, sa mère et ses frères et surs sont
formels : Rougui doit d'abord passer un bac professionnel. Elle le réussit,
en deux ans !
Son premier stage au drugstore Matignon est difficile. On lui met la pression
car elle n'est pas assez rapide
En 2001, après un passage chez
Batifol, Sébastien Faré, l'ancien chef du 144, lui met le pied
à l'étrier. En quatre ans, Rougui fait si bien ses preuves qu'Armen
Petrossian décide de lui confier les clés des cuisines du prestigieux
établissement. Objectif : renouveler le registre culinaire du restaurant.
Mission accomplie en deux ans. Aujourd'hui, les classiques que sont le caviar,
le célèbre tartare Alexandre III ou encore le Kyscielli - dessert
russe aux fruits frais - cohabitent avec des créations innovantes aux
influences sénégalaises, indiennes ou antillaises.
Une carte et cinq continents
Ce succès est avant tout l'histoire d'une rencontre improbable entre
deux cultures culinaires que tout oppose à priori et deux de leurs ambassadeurs.
" Il faut en effet plusieurs esprits et plusieurs palais pour faire une
carte ", explique Rougui. Grâce à une intelligente collaboration
et une complicité de tous les instants, Rougui Dia et Armen Petrossian
sont ainsi parvenu à faire se rencontrer le meilleur de la gastronomie
d'Europe de l'Est et l'essentiel d'une cuisine métissée contemporaine.
Ensembles, ils amènent petit à petit à faire évoluer
les goûts d'une clientèle plutôt portée sur la tradition.
Un travail très progressif mené à coup de petites surprises,
de minutieuses touches épicées ou fruitées, mais toujours
contrastées. La chef sénégalaise avoue un penchant pour
l'acidulé, met volontiers en avant les agrumes, parfois en les combinant
avec des épices, mais " toujours en cherchant l'accord parfait ",
précise t-elle. Le Maaleb, l'équivalent du curry indien en Arménie
et dans la région du Caucase, est l'un de ces ingrédients étonnants
utilisés chez Petrossian. Constitué d'un mélange d'herbes
poussant sur les hauts plateaux d'Asie Centrale, il développe un goût
minéral très fort que Rougui affectionne tout particulièrement.
Le caviar, produit phare de la maison depuis près d'un siècle,
demeure bien sûr la clé d'entrée de la carte du 144. "
C'est un produit tellement subtil que je préfère l'utiliser au
dernier moment afin que le convive puisse en apprécier toutes les saveurs
", confie la perle noire de Petrossian. Un travail tout en délicatesse
qui s'applique par exemple au Napoléon de buf en tartare au caviar,
un subtile mille feuilles de tulles de parmesan, de viande de buf mariné
et de caviar bien sûr
Rougui se défend par contre de pratiquer une cuisine féminine.
" J'ai été formé par des hommes et pour moi il n'y
a donc pas de cuisine spécifique aux femmes ". Et de préciser,
" il y a toutefois une approche différente ; un homme mettra davantage
en avant des goûts bien tranchés et en opposition dans une même
assiette tandis qu'une femme jouera plus sur l'harmonie et l'osmose des saveurs
". Ses références sont d'ailleurs à la fois masculines
et féminines. De Bernard Loiseau à Anne-Sophie Pic, en passant
par Hélène Darroze, elle reconnaît volontiers l'importance
des chefs étoilés pour la jeune génération, mais
refuse toute comparaison avec ces derniers. " Pour moi, chaque chef a des
qualités propres et propose au final, une cuisine spécifique très
personnelle ". Ainsi, à la fois patiente, tenace et opiniâtre,
" Rougui est une femme douce avec un caractère félin et des
griffes rétractables ", résume ironiquement Armen Petrossian.
Hyperactive en cuisine, elle l'est tout autant à l'extérieur où
elle investit une grande partie de son temps libre au développement de
projets humanitaires au Sénégal. En France, elle intervient régulièrement
dans les écoles et apporte aux jeunes son témoignage, celui d'une
femme exceptionnelle certes, mais qui a du travailler deux fois plus que les
autres pour réussir. De l'art de sublimer le caviar sans être né
avec une cuillère d'argent dans la bouche
Quel rapport entre l'Arménie et le Sénégal ?
Selon Armen Petrossian, les gastronomies arméniennes et sénégalaises
ne sont pas si éloignées que cela. Au contraire, une certaine
" philosophie culinaire commune " rapproche les deux pays. "
Il y a tout d'abord cette façon de recevoir qui conditionne une cuisine
bien spécifique ", précise-t-il. Au-delà, on note
également la même prédominance de certains produits comme
le poisson dont certaines recettes sont étrangement proches. C'est le
cas des marinades, de certains assaisonnements ou même des techniques
de séchage. Enfin, certains accompagnements sont préparés
de manière similaire. Les lavash, petites crêpes de pain servies
en Arménie, sont par exemple très proches de la pâte de
manioc.
| Duo de riz |
144 PETROSSIAN
18 rue de la Tour Maubourg
75007 Paris
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